Faire parler les esclaves dans la chronique du Père Labat. - Université des Antilles Access content directly
Conference Papers Year : 2022

Faire parler les esclaves dans la chronique du Père Labat.

Abstract

Composé entre 1716 et 1722, le Nouveau Voyage aux îles françaises de l’Amérique du père Jean-Baptiste Labat orchestre une chronique consacrée à la vie de l’habitation aux Antilles à l’orée du siècle. Derrière la voix des esclaves, personnages sans profondeur psychologique et celle, picaresque, d’un chroniqueur engagé dans de nombreuses péripéties, s’entend une autre voix, celle d’une société d’habitation, qui s’affirme comme une unité économique et sociale autonome. C’est à cette curieuse polyphonie, où se mêlent la voix des esclaves, celle du maître et celle de l’habitation, que cet article se propose de réfléchir. Le plus souvent sourd à la parole servile, le père Labat prête de temps à autre une oreille plus attentive à ses esclaves et laisse entendre à demi-mot une voix plus étonnante, celle d’une nouvelle société. Pur témoignage d’une action dont les esclaves sont généralement exclus, la parole des soumis prend le plus souvent place comme un élément de décor dans un récit essentiellement centré sur la figure du père Labat. C’est peut-être sur ce point que la prise en compte des paroles des esclaves invite à discuter le clivage, en apparence si robuste, entre le père Labat et sa main-d’œuvre servile. Se dessine ainsi en creux la personnalité d’un religieux, bon croyant sans être trop dévot, soucieux d’éduquer ses esclaves, dont il se désole de la naïveté comme d’un goût immodéré pour l’irrationnel, et dont les conséquences s’avèrent funestes. En disqualifiant des êtres inférieurs, qui manquent-à-être, le père Labat construit un ethos modélisant. N’accordant que la place congrue à ses esclaves, qu’il façonne comme des doubles incomplets de lui-même, le chroniqueur met en scène d’autres voix pour mieux faire entendre la sienne. En s’attachant à rendre compte minutieusement de ses efforts pour assurer le développement de la colonisation, le père Labat se soumet à une voix plus puissante encore, qui est celle de l’habitation. Circule ainsi de la bouche des esclaves à celle du missionnaire une seule et même parole qui gomme toute particularité ontologique entre maître et esclaves au profit de l’expression de valeurs identitaires nouvelles. La superposition des voix dans la chronique révèle une autre unité dans la chronique, celle d’une société d’habitation, qui assied pleinement son autorité.
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Dates and versions

hal-04380890 , version 1 (08-01-2024)

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Attribution - NonCommercial

Identifiers

  • HAL Id : hal-04380890 , version 1

Cite

Olivier-Serge Candau. Faire parler les esclaves dans la chronique du Père Labat.. Littérature et Histoire en terre(s) coloniale(s) et post-coloniales(s). Décryptage à partir des Antilles et des Guyane(s) (XIXe-XXXe siècles),, Laboratoire caribéen de sciences sociales, Jun 2022, Pointe-à-Pitre, France. ⟨hal-04380890⟩
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